1932. Si l’on fait abstraction de la crise économique qui lacérait le monde industrialisé depuis 1929 tout autant que des réussites électorales d’un certain Adolf Hitler, si l’on se force à oublier que l’U.R.S.S. était tenue en laisse par la folie d’un Géorgien paranoïaque, et, en s’autorisant un petit effort supplémentaire, si l’on tire un trait bien épais sur les traumatismes de la guerre de 14, il ne se passa pas grand-chose digne de mémoire en 1932. 1933 et 1936 tiennent la corde des années étendards de cet entre-deux-guerres auquel on aime parfois comparer la France contemporaine et son délitement. C’est en France pourtant que les amateurs de littérature ont érigé 1932 en repère chronologique écrit en rouge dans l’histoire des Lettres eu égard à la parution du Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline. Mais c’était un 15 octobre, en fin d’année donc et le titre a pris, avec le recul des décennies, un caractère plus enclin à s’accorder avec les noirceurs de 1933 qu’avec la fadeur triste de 1932 – quoique, finalement, en y réfléchissant. Donc 1932, et après toutes les exemptions arbitraires et abusives effectuées ci-avant, c’est Céline, l’uppercut du Voyage et la naissance d’une langue nouvelle, unique, inimitable. Pour les aficionados lettrés, 1932, c’est aussi la parution d’un autre bouquin, moins rageur, moins révolutionnaire, moins tout certainement, mais important, très important puisqu’il faisait entrer la tauromachie dans l’universalité. Avec Mort dans l’après-midi – Death in the afternoon – un géant de la littérature mondiale, Hemingway pour ne pas le citer, racontait au monde entier et en faisait le thème central de son récit, les rites étranges et extraordinaires que les Espagnols accomplissaient face au taureau. Hemingway faisait sortir la corrida du ruedo pour l’afficher à la gueule d’un monde qui était déjà prêt à s’entre-dévorer. Le livre, qui évoque toutes les grandes figuras des années 1920, fut traduit dans de nombreux pays étrangers et pas seulement dans ceux où existait une afición a los toros.
En 1965, l’œuvre de Don Ernesto connut une nouvelle traduction en Allemagne au sujet de laquelle on peut écrire sans se fourrer le doigt dans l’œil qu’elle est à l’afición a los toros ce qu’un adolescent est à la paix intérieure – mentionnons cependant qu’il existe des peñas taurines en Allemagne dont la plus visible est certainement la peña Borussia (Dortmund) qui affiche chaque année son oriflamme dans la plaza de toros de Pamplona. Cette nouvelle traduction de Der Unbesiegte était assortie d’illustrations réalisées par Wilhelm Martin Busch. Il ne faut pas confondre ce Wilhelm Busch avec un autre qui vécut au XIX° siècle et qui, paraît-il, fut un poète reconnu. Ne pas confondre les deux donc car celui qui nous intéresse naquit en 1908 en Breslau, c’est-à-dire en Pologne mais la Pologne en 1908, ça n’existe plus ! Cette partie traumatique de l’Europe appartenait alors au Reich allemand ce qui fait de Wilhelm Martin Busch un ressortissant germanique qui plus est doué en dessin à tel point qu’il en fit son métier, d’abord à Berlin où il devint illustrateur de presse en 1932 – tiens, 1932 – puis à Hambourg où il déposa cahiers et crayons à partir de 1952 pour ne plus en partir. L’on apprend qu’il fut mobilisé comme illustrateur durant la guerre et envoyé sur le front russe. Difficile d’en savoir plus sur son rapport avec le régime nazi. Il semble avoir traversé les années Trente sans heurts, dans le calme apparent de sa mission d’enseignant à l’école de textile et de la mode de Berlin entre 1938 et 1940.
En allemand, course de taureaux se dit « stierkampf », soit, littéralement, combat de taureaux. On remarquera au passage que l’allemand file droit au but en traduisant par combat le mot corrida. Wilhelm Martin Busch a-t-il un jour assisté à une corrida ? A-t-il seulement voyagé en Espagne ou en France ? Rien ne permet de le penser. Où trouva-t-il l’inspiration pour réaliser ses dessins ? Dans des photographies ? Des images filmées ? Difficile à dire et finalement peu importe. Car seuls les dessins comptent. Et eux sont remarquables. Ils ne concernent pas seulement les scènes de corrida mais s’intéressent aussi aux aficionados. Il y a les attitudes au fond du bar, il y a le regard fier et inquiétant de cet Espagnol qui nous observe du coin de l’œil, un serveur peut-être, et il y a le sérieux sombre du picador derrière le burladero. Les scènes de corrida vont à l’essentiel comme la traduction du mot corrida en allemand : la force du taureau et son mouvement. Le trait est ferme, les noirs sont noirs et les effets subtils. Se dégage de cet infime ensemble de l’oeuvre de Busch une modernité évidente, saisissante.
https://andreasdeja.blogspot.com/2014/07/busch-bullfight-illustrations.html
