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Laissé aux siens

J’ai repensé à lui l’autre jour, par le plus grand des hasards et le plus surprenant changement de direction de l’esprit. En faisant tout autre chose que penser aux toros, ce qui m’arrive de plus en plus fréquemment, de ne pas penser aux toros je veux dire. J’ai revu sa pose droite contre le mur blanc de la Casa Grande. Il portait une veste couleur d’automne et j’avais trouvé ce jour-là qu’elle s’accordait parfaitement au manque d’éclat d’un ciel bas, d’un ciel lent, que cette saison lasse avait eu l’impertinence de nous imposer sans autre raison que le plaisir de gâcher, je ne voyais pas d’autre raison à l’époque, notre dernière rencontre. En cadrant sa silhouette devenue frêle, il était un vieil homme maintenant, je m’étais satisfait qu’il ne fixât pas l’objectif dans les yeux et qu’il détournât plutôt son regard dans lequel j’avais perçu un vague à l’âme un rien vaporeux, comme s’il avait regardé ailleurs, très loin dans le passé, submergé par l’absence du présent. Quelques heures auparavant, il n’avait rien dissimulé de « tout ça » après lui. Il n’y croyait pas. Ça finirait après sa mort, tôt ou tard, il en était persuadé. Sa mort ? Il en riait depuis que je le connaissais. Il présentait son épouse comme « sa veuve » mais aujourd’hui elle semblait peser plus lourd dans ses pensées, elle ressemblait à ce ciel lent d’automne. Je ne voulais pas me convaincre qu’il avait raison et je préférais ne pas évoquer cet après avec lui. Il n’est pas aisé d’évoquer la mort avec le sujet de celle-ci. Pour autant, dans la petitesse de la lucarne de mon viseur, m’avait pénétré l’intuition que c’était la dernière fois que je le photographiais, la dernière fois que nous nous rencontrions. Quand j’appris son décès, quelques années plus tard, j’ai admis à regret que mon intuition avait été la bonne.
Son augure à lui, son après, a bien failli se réaliser aussi. Son trésor, c’est-à-dire ses vaches peinturlurées comme aucune autre, a été sur le point de disparaître mais à la fin non. Les Fernando Pereira Palha ont survécu comme l’avait fait ‘Chinarra’ des décennies auparavant. Les enfants de Fernando les ont vendues à un autre éleveur de toros installé près de la frontière avec l’Espagne, non loin de Portalegre : João Augusto Moura. Je suis passé les voir depuis. Plusieurs fois même. Elles demeurent uniques mais pour moi différentes. Ce n’est que mon ressenti. Il ne vaut que pour moi et c’est bien mieux ainsi. Les Palha, les descendantes des Maria do Carmo Pereira Palha Blanco, ont fait de nouveaux petits. Ils fouleront peut-être le sable du toreo à pied. C’est le mal que l’on se souhaite à nous, les derniers aficionados des choses rares. Quand j’ai repensé à lui l’autre jour, par le plus grand des hasards et le plus surprenant changement de direction de mon esprit, je n’ai éprouvé aucune nostalgie. Je l’ai revu dans le viseur de mon appareil, fragile, presque parti. J’ai compté que cela faisait dix ans déjà qu’il était vraiment parti. Dix ans que ses vaches ne sont plus son histoire ni sa légende ni son délire. J’ai compté dix ans et j’ai souri juste après parce qu’en pensant à lui, comme ça, sans m’y attendre, mon inconscient a immédiatement donné rendez-vous à mes absents à moi, mes « chéris les absents ». Et j’ai été heureux, vraiment, et ému, de repenser à elles et à eux. Je lui ai dit à part moi que je le remerciais pour cet instant. Après, je l’ai laissé aux siens.


Le dessin qui illustre ce texte est signé de notre ami, l’artiste mexicain Antonio Rodriguez. Vous pouvez retrouver ses oeuvres sur ses comptes Instagram : @antonioartetaurino ou Facebook : Antonio Rodriguez.

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