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Obri(gado) bravo XXVI


Épisode XXVI : António Raúl Brito Paes (Pinto Barreiros ligne Cabral Ascensão / Oliveira Irmãos) – Herdade Ameijoada, Cercal do Alentejo.


À l’heure des récompenses et des prix de fin de saison, mon esprit souriant a traversé l’Ibèrie comme en accéléré, la route défilant à vitesse grand v, les panneaux de signalisation guidant mon évasion à travers des paysages contemplés maintes fois. Les panneaux ont laissé la place aux vieux poteaux électriques de bois, aux minuscules villages endormis et, enfin, à ces pistes blanches cabossées par les saisons ; les pistes aux chemins de terre et les chemins de terre m’ont déposé comme on le ferait d’un oisillon fragile sur des prés d’herbes satinées qui ondulaient, à l’heure où tout se tait, sous de sages chênes-lièges dont les contorsions et les noeuds étaient soulagés par la brise du soir. Entre deux de ces ancêtres tordus, j’ai revu ‘Jerela’, le 95, attentif, figé, maître en son royaume. Une gravure qui venait de décrocher, je l’apprenais donc, le prix du meilleur toiro de la saison lisboète. Il avait été difficile à photographier, il refusait de se fixer, s’écartait sans cesse, fuyait, toujours en retrait, collé à un congénère gacho ou brocho, je ne me souviens plus. Les toros vont souvent par paire, parfois par petits groupes. Je ne sais pas s’il est permis de parler d’affinité élective mais cela y ressemble. Ils ont leur querencia et ils y acceptent certains, d’autres non. Il y a des années, chez Baltasar Ibán, un machin impressionnant dont le destin était Madrid n’acceptait à ses côtés qu’un fragile becerro qui pouvait tout se permettre avec lui. Ses frères du même âge gardaient leur distance tout en fomentant un plan sournois pour le tuer à la pleine lune dans un combat hurlant et noir, de la couleur du sang.

António Raúl Brito Paes, le frère de Joaquim José, son frère de sang même si lorsque nous le rencontrâmes dans le salon de réception de son herdade de Ameijoada la ressemblance physique entre les deux ne fut pas une évidence, António Raúl Brito Paes donc était très fier de sa camada et de ce lot qui combattrait à Lisboa. Et parmi eux, il avait du mal à cacher son admiration pour ce 95, ‘Jerela’, qu’il espérait être aussi bon qu’il était beau. Il le fut et ses frères aussi puisque le lot est considéré comme le meilleur combattu à Lisbonne en 2019. Les prix valent ce qu’ils valent, souvent rien à mes yeux, mais j’ai souri car j’étais persuadé que cette récompense comblerait de joie António qui ne cache pas son désir de se faire un prénom, ne serait-ce qu’au Portugal, dans le milieu ganadero. Lui n’a pas « rafraîchi » avec du Marques de Domecq mais suit d’un oeil avisé l’évolution de la ganadería de son frère. Il conserve ce Cabral / Oliveira dans son jus mais à sa sauce. À Ameijoada, à la différence de Monte Velho où le classicisme perdure, les tientas sont menées à la portugaise. Écrit en d’autres termes : les vaches ne subissent pas l’épreuve de la pique. On y privilégie le travail du cheval et la famille ne manque pas de practicos en la matière, ne serait-ce qu’une des figuras actuelles du rejoneo lusitanien : António Maria Brito Paes, son fils. C’est la première fois qu’un ganadero portugais avoue établir sa sélection sur des critères qui ne prennent pas en compte le tercio de varas. L’immense majorité de ceux qui ont croisé notre route continue de tienter à la mode espagnole et ce, malgré le fait qu’une pléiade d’entre eux ne franchit pour ainsi dire plus la frontière depuis très longtemps. António Raúl Brito Paes, par nationalisme exacerbé, modernisme chic ou pari sur l’avenir, allez savoir, a choisi, lui, de donner à la bravoure d’un toro de lidia la définition post-moderne que défendent les tenants d’un toro mobile, coureur, un rien joueur et à qui l’on n’exige plus seulement que de baisser la tête devant un chiffon rouge placé à distance conséquente, la jambe en retrait tout en considérant qu’il s’agit là de l’expression maximale de la bravoure. Les commentateurs de notre temps — j’ai bien écrit commentateurs et non pas critiques — scandent, depuis, leurs reseñas de l’innommable expression d’un « toro de classe ». Mais lui est Portugais et, après tout, son discours a peut-être plus de sens : il vend au Portugal, pour des touradas au cours desquelles le tercio de varas n’a pas lieu d’être. Il produit pour une clientèle particulière, il adapte son produit. António ne le dit pas ainsi et c’est tout à son honneur mais c’est sa réalité, une sorte realpolitik du toiro de lide, un pragmatisme érigé en règle de fonctionnement et imposé par la loi du marché. Étonné de notre étonnement, il nuance : vous savez, au final, en sélectionnant de cette façon, j’élimine plus de vaches que mon frère ou que Joaquim Lampreia.
L’afición a los toros est un chemin de croix. Dans la nuit qui nous raccompagne à Vila Franca de Xira, c’est ce que je me dis. Peut-être suis-je figé sur des critères aujourd’hui dépassés ? Si ça se trouve je n’ai jamais même touché du bout du doigt ce qu’était la bravoure, la caste. Rien n’est exclus. En rentrant, il faudra penser faire un autodafé de cette bibliothèque qui me fait transpirer à chaque déménagement. Je jetterai dans les flammes Tío Pepe, Areva, Popelin, Fernández Salcedo et Cañabate. Je déchirerai les feuilles imprimées des chroniques de Vidal, elles brûleront en un instant et s’envoleront dans l’obscurité. Pour finir, je ferai du génial Viaje a los toros del sol de Navalón du papier à chiottes pour me flageller le cul tous les jours pour toutes ces croyances impies. Facebook et Twitter sont plus faciles à déménager.

à suivre…

  1. Anne Marie Répondre
    Waouh ! Tout ça en trois jours ! Bon, je m'y perds un peu, mais c'est toujours passionnant. Euh... non, faut pas déchirer ni brûler, ni en faire du PQ... j'ai encore de la place sur mes étagères.

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