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Obri(gado) bravo XVII

Le lendemain, le retour à Vila Franca de Xira imposait que nous empruntions cette route « tirée à la règle » qui relie Alcochete au sud à Porto Alto au nord. Au long de la petite trentaine de kilomètres, le bastingage des pins maritimes cède la place à de chiches roseaux ouspillés par le vent et qui rappellent qu’ici un fleuve achève son voyage dans la parfaite planéité des terres alluvionnaires de la Lezíria. Pour le coup, le nom de la herdade, Monte Adema, peut sembler saugrenu. Ici, La curiosité est consignée par un portail noir tenu par deux murs d’un blanc virginal sur lesquels, outre le nom de la quinta, figurent deux fers qui se ressemblent, ceux de Palha, le très vieux et l’actuel. Certains ont écrit ou dit que les toros ressemblaient à ceux qui les élevaient. On le dit aussi pour les chiens. Les entrées de ganaderías, qu’elles fussent espagnoles ou portugaises, ne sont pas loin de correspondre à cet adage et semblent parfois pouvoir coller à l’esprit de l’éleveur, à tout le moins à l’image que l’on se fait de ce dernier. La plus connue de toutes, extirpée d’un western spaghetti, l’entrée de Miura à Zahariche, droite, sèche, austère, éclairera dans l’instant le lecteur en la matière. Il y a quelques années déjà, l’arrivée chez le Cura de Valverde ne laissait pas d’impressionner : la vue de ce mur en dur gondolé par le frottement quotidien des cathédrales condesas qui poussaient derrière en disait long de leur caractère. L’analogie ne fonctionne pas tout le temps et de nombreux élevages n’ont à proposer comme entrée en matière qu’un chemin douteux, un portail anonyme voire un panneau rouillé sur lequel est inscrit qu’au-delà du barbelé le danger est mortel. Peu importe en définitive tant qu’il est encore possible de s’endormir sous l’encina centenaire qui se trouve juste à gauche de l’entrée de la finca d’Arcadio Albarrán, de pisser, au bout d’une nuit de route, sur le mur de la finca El Freixo du Juli parce qu’il le mérite bien, de se croire perdu et donc heureux aux confins de la sierra Morena à la recherche de l’entrée de la finca des mystérieux Jacinto Ortega où l’on vous reçoit fusil à la main parce que, là-bas, au fond, l’autre jour un toro a chargé le 4×4. Mais chez Palha, à Monte Adema, le portail noir automatique, la caméra sur la droite, résument assez bien l’image que beaucoup se font du propriétaire des lieux et l’envie d’entrer en ce lieu historique fout le camp à 90 km/h avec la file continue de camions qui remontent vers Vila Franca de Xira. De toute façon, c’est l’autre côté de la route qui nous occupe.

Il y a la mare. Qui n’a pas vu d’eau depuis des années. Les grenouilles se sont tues. Elles ne chantent plus pour appeler la pluie. Le regard sans accroche, la nostalgie distille sa petite musique muette que l’on ne parvient jamais à saisir vraiment, que l’on touche du doigt mais qui s’échappe, qui noue la gorge, que l’on ressent une fraction de seconde avec autant de force qu’une douleur subite, qui s’évade mais que l’on discerne encore à l’horizon, à peine, à peine. Hubert Selby Jr a légué à la littérature des putains de bouquins et une langue épidermique et charnelle, sanglante et sanguinaire. Un tas de mots aussi effrayants que des viscères dégueulant d’un corps ouvert mais dont notre regard est incapable de se détourner. Et comme une fleur pousse dans la merde, il y a ce titre qui n’est pas une gifle atroce comme peut l’être « Le démon », qui n’est pas l’annonce de la descente aux enfers de « Last exit to Brooklyn », ce titre d’une poésie si pure qu’elle laisse à l’imagination l’infini pour destination et la mélancolie pour guide : Songs of the silent snow / Chansons de la neige silencieuse. Alors c’est à ce titre si beau que s’est accroché l’esprit pour fuir la rumeur qui nous poursuivait depuis deux jours. Sous les 30 degrés Celsius d’un début mai arrogant, c’est le silence craquant de la neige qui a fait fuir la rumeur triste de l’annonce de la disparition programmée de la ganadería de feu Fernando Pereira Palha. Secret de polichinelle éventé aux quatre coins du pays et que la famille ne dément pas complètement. On vend la camada d’hembras prêtes à subir l’épreuve de la tienta. On ne tientera pas. Toropasión, antithèse poussiéreuse et mercantile de ce que fut le romantisme de Fernando Palha, rachète tout sous couvert de sauver un sang unique condamné à courir dans les rues ou pire, à renifler le cul des recortadores. Son élevage, c’était l’histoire de sa vie à lui, sa neige silencieuse intime et solitaire protégée des saletés du monde par un chapeau de ala ancha. Il faut laisser les morts à l’idée que leur vie fut belle et faire attention en redémarrant, bien regarder à droite, à gauche et s’insérer sans hésiter dans le cours ininterrompu du trafic qui ne cesse jamais.

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