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Obri(gado) bravo XVIII


Épisode XVIII : Luis Rocha (Pinto Barreiros ligne Cabral Ascensão et Parladé) – Herdade da Machoa, Monsaraz.


Carlos, le maioral de la ganadería de Luis Rocha, nous a proposé d’entrer dans la bâtisse pour nous rafraîchir. La chaleur de ce milieu de journée tutoyait l’insupportable et seule la plage artificielle d’un vaste plan d’eau contemplé par le village historique et perché de Monsaraz avait allégé la lourdeur étouffante d’un jour sans air. A droite et à gauche des familles partageaient les agapes du déjeuner, les enfants jouaient dans le sable en criant comme l’auraient fait tous les enfants de la terre et l’unique bar/restaurant de cette plage sans océan distillait les refrains indolents de fados grand public. Il ne fait aucun doute qu’à ce moment de la journée et en ce lieu, la présence et l’accoutrement de Français en vadrouille dénotaient à peu près autant que la manière de se comporter de l’actuel Président étasunien dans un sommet international et il est encore plus évident que le confetti d’ombre qui nous secourut   une   heure   durant   égrena,   dans   un   débat   avec   nous-mêmes,   beaucoup   plus d’arguments   incontestables   que   la   possibilité   de   contempler   les   cromlechs   phalliques   et préhistoriques de Xerêz que nos aïeux poilus avaient eu la bonne idée d’ériger à deux kilomètres   de   là   (en   vérité,   ces   cromlechs   se   trouvaient   originellement   sur   les   terres aujourd’hui noyées de la retenue d’eau d’alqueva. Ils furent déplacés au XX° siècle). La culture, comme les glaces au chocolat, fond au soleil.

– Entrez ! Entrez ! Une petite bière ?

Le vestibule qui sert d’entrée en rappelle d’autres, celui de Comeuñas en particulier. Un filet de lumière parvient à s’imposer à l’obscurité entretenue comme un rempart à la chaleur. La pièce qui suit n’est que trophées, affiches, portraits du maître des lieux et autres objets du souvenir que l’on a déjà croisés des dizaines de fois parce qu’une ganadería c’est aussi son petit musée bien à soi, son histoire clouée aux murs, vautrée sur de vieilles gondoles de bois massif,  étalées  sous  un  christ  qui  n’en  finit  jamais  d’être  cloué  lui  aussi.  Quand  on  attend quatre ans pour connaître l’avenir de l’élevage, il serait malvenu que quiconque montre du doigt les petites vanités qu’impose la mémoire. Pour le visiteur d’un jour, le musée brocante est un dédale qui embrouille l’esprit sans lui laisser de répit. Que le lecteur veuille bien se donner la peine de jeter ne serait-ce qu’un coup d’oeil rapide (il vaut mieux s’y attarder) au triptyque  du  Jugement  dernier  de  Jheronimus  van  Aken  dit  Bosch  (fin  XV°  siècle)  et  il touchera  du  doigt  l’abîme  visuel  que  peut  représenter,  a  priori,  l’intérieur  d’une  casa ganadera. Mais passons ou plutôt quittons le crépuscule sibyllin de ce XV° siècle révolutionnaire à bien des égards pour nous perdre, la neige crissant sous nos pas, le rouge au nez, les oreilles brûlantes, dans l’abysse fantasmagorique de la Russie éternelle du XIX° siècle. Oui, rendons-nous au pays des « âmes mortes » qui font danser les ours car c’est là que nous attend Luis Rocha, éleveur de toros, portugais et ancien forcado amateur.

Et s’il se trouve un couteau en bas à droite de la partie centrale du triptyque de Bosch, Luis Rocha, lui, était accroché sur le mur de gauche de ce vestibule d’entrée. Éclairé par la lumière du dehors, on aurait pu passer devant lui sans le voir tant il s’intégrait parfaitement dans le décorum général, un fusil posé sur  sa  gauche,  une  sacoche  de  cuir  bruni  à  ses  pieds.  Il  était  bien  là,  accroché  au  porte-manteau et malgré les excuses de Carlos qui nous expliqua que le maître des lieux était à cette heure en train de déjeuner mais qu’il passerait plus tard dans l’après-midi il ne faisait aucun doute que c’était bien lui qui était suspendu à ce mur, un fusil sur sa gauche, une sacoche de cuir bruni à ses pieds. Depuis des années que s’amoncelaient des mégaoctets de notes,  références,  bribes  d’informations  sur  la  ganadería  de  Luis  Rocha  resurgissait  sans cesse cette vision iconique d’un homme, maintenant très âgé, toujours vêtu d’une capeline longue à col de fourrure. Chaque fois l’étonnement ne manquait pas de s’imposer et avec lui la  conclusion  réitérée  qu’il  était  bien  étrange  qu’un  habitant  de  latitudes  tout  de  même réchauffées se déplace, été comme hiver, drapé de cette cape en col de lapin, de loutre, de rat musqué ou de vison. Si l’on se fie aux quelques minutes passées à chercher le nom précis de ce pardessus original, il serait acceptable d’écrire qu’il porte un Macfarlane, sorte de pèlerine inventée  à  la  fin  du  XIX°  siècle  par  un  écossais  éponyme  accoutumé  à  de  plus  humides réalités météorologiques que lui, portugais de l’Alentejo, du nord certes, mais de l’Alentejo quand même. Macfarlane, capeline, pèlerine fourrée peu nous chaut car ainsi accoutré, c’est d’une  page  de  Tolstoï  ou  de  Gogol,  moins  de  Dostoïevski  allez  savoir  pourquoi,  qu’il donnait  le  sentiment  d’être  extrait  à  chaque  apparition.  Comme  s’il  avait  été  ce  «  vieux comte » Ilia Andréïévitch avec son teint « vermeil, son humeur joyeuse ; ramenant sur lui son manteau fourré, et prenant son fusil et ses munitions des mains de son chasseur, {…} se hissa lourdement en selle sur sa bonne et vieille Viflianka, en donnant l’ordre au droschki de retourner au château » [Guerre et paix, Léon Tolstoï]. L’habit ne fait pas le moine. Il suggère puis grave dans la mémoire un imaginaire  personnel  qui  peut  conduire  loin  et  c’est  ce  qu’on  attend  de  lui.  Luis  Rocha, encollé de fourrure, éleveur de toros portugais, est un comte russe du XIX° siècle qui part à la chasse à la suite d’enfants que la vie réelle ne lui a pas offerts. Ainsi il était là, suspendu au porte-manteau de l’entrée de son musée brocante et non pas ailleurs en train de manger.  La partie carnée de Luis Rocha respecta la promesse de Carlos son maioral. Il ne fit qu’une apparition. Il ne fut qu’une apparition. Le temps de nous serrer la main, de s’enquérir de nos impressions sur la visite de sa ganadería avant que nous ne mettions les voiles. Deux mots pas plus ne sortirent de la bouche de notre « vieux comte » russe. Deux mots. Autant que : la mort. Deux mots donc. C’est l’évocation du nom de Fernando Palha qui sembla faire vibrer un infime instant ce corps captif qui ne répond plus que de très loin à la vie. Il n’y a pas d’autre moyen de l’écrire. Ou plutôt si. En fait si, on peut écrire différemment et de manière moins brutale que Luis Rocha est proche de la mort. On peut mais l’envie n’y est pas et puis de toute façon Luis Rocha est un « vieux comte » évadé d’un roman de Tolstoï, un « vieux comte » qui a retrouvé la vie par l’entremise du nom de son copain d’enfance avec qui il allait à l’école ou au collège, le nom de celui qui fut pour beaucoup dans la naissance de son afición. Luis Rocha n’est pas une « âme morte ».

Samedi 15 juin 2019, une corrida rendra hommage au ganadero Luis Rocha à Reguengos de Monsaraz.

à suivre…

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