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Que reste-t-il ?

Memory’s truth, because memory has its own special kind. It selects, eliminates, alters, exaggerates, minimizes, glorifies and vilifies also ; but in the end, its heterogeneous but usually coherent version of events ; and no sane human being ever trusts someone else’s version more than his own.
Salman Rushdie – Midnight’s children

João Gilberto, promoteur indiscutable, pionnier historique et créateur éventuel de la Bossa Nova a tiré sa révérence cet été après des années d’histoires sordides de tutelle qui accompagnent parfois les vieux jours. Lors de sa dernière tournée en France, en 2003, le théâtre antique de Vienne retenait son souffle lorsqu’il arriva sur scène, se vouta au-dessus de sa guitare puis se mit à chuchoter sans toutefois chuinter « Que reste-t-il de nos amours » de Trenet. « S » parfaitement sifflants, « T «  et « D » clairs et non pas mouillés à la mode carioca. L’ensemble était pourtant parfaitement brésilien, impitoyablement dévoré par le cannibalisme insatiable de cette culture. La nuit romaine au bord du Rhône sembla soudain un noir écrin cristallin, pur l’air et l’univers en équilibre sur un fil – définition possible de la grâce – Atlas avait 70 ans, des lunettes et un costume de retraité de la fonction publique et tenait le cosmos du bout des doigts. L’instant dépassa la minute jusqu’à ce que reprit la corne de brume des intermittents du spectacle manifestant depuis le début de la première partie à quelques mètres du théâtre en plein air. Le concert dura quatre ou cinq chansons, inaudibles dans leur majorité puis João Gilberto partit sans que l’on comprenne bien si ce fut pour le bruit ou à cause de la cigarette de l’ingénieur du son qui semblait l’exaspérer. Quelques jours plus tard, personne devant l’Olympia ne souhaitait vendre sa place et racheter ma frustration (Sandrine Bonnaire m’offrit toutefois un sourire de compassion). J’ai perçu João Gilberto dans l’Isère, comme j’ai aperçu un jour Curro à Nîmes. Sur des gradins romains, tiens…

« Objets inanimés, avez vous donc une âme / Qui ressemble à notre âme / et la force d’aimer ? » et quelle mémoire les lieux gardent-ils de leur passé ? C’est l’une des questions omniprésentes de l’exposition au Jeu de Paume de Sally Mann photographiant avec d’anciens procédés au collodion les lieux des plus terribles batailles de la Guerre de Sécession américaine : forêts que l‘ange de l’incertitude et les défauts de la chimie sur le verre semblent strier de trajectoires de balles, champs anonymes contemplés au ras du sol comme la dernière vision d’un soldat blessé (« qu’on oublie / au bord d’un lac de sang / sous un grand tas de morts / et qui meurt sans bouger / dans d’immenses efforts »), colonnes en ruines de somptueuses maisons de maîtres au milieu d’une mer de champs de coton… Procédé radicalement différent mais interrogation identique de la caméra brute qu’Émeric Lhuisset a posée derrière le pare-brise d’une voiture sillonnant la Turquie « interdite », surveillée, contrôlée, trébuchant de check points en barrières dans les régions pour le moins sensibles des frontières syrienne, irakienne, iranienne, arménienne, géorgienne. L’exposition (au Cloître de Saint Trophime aux RIP) qui en résulte « Quand les nuages parleront » est composée majoritairement d’un film de 45 minutes, anodin au premier abord, mais captivant où en voies off les lieux « visités » rappellent à la première personne les royaumes disparus, les capitales anciennes, les révoltes étouffées, les populations déportées, affamées, assiégées, harcelées, exterminées à travers les âges pour motif de « Turquification ». Van, Ararat, Trébizonde, Diyarbakir… Que reste-t-il des Assyriens, des Arméniens, des Grecs du Levant, de l’extrême gauche naissante ? Un petit village, un vieux clocher, un paysage si bien caché ? Pas le moins du monde. Tout juste dans un nuage, le cher visage (du) passé. Et encore…

Que reste-t-il des deux mille ans des arènes arlésiennes ? Si vous deviez leur poser la question, entre deux arrêts de métro, au détour d’un ascenseur… Une antiquité, une carrière de pierres, une ville dans les voûtes et sur la piste, des rasets, un Miura soulevant Nimeño, des toros rocambolesques, des vies risquées à pile ou face ou encore des toros sympas grâciés par un public sympa ? C’est à chacun de porter sa réponse dans l’intimité de sa mémoire. Dimanche, en préambule de la corrida, la direction des arènes décida de se souvenir de Françoise Yonnet, d’un Victor Mendes stylé et élégant au capote, des toiros de Palha absents depuis très longtemps. Cérémonie trop bavarde et trop longue comme toujours.

Que reste-t-il de l’élevage légendaire après des années de rares sorties, de corridas renvoyées de Las Ventas au Portugal ? Quelques noms d’Ibán déjà : Deux ‘Camarito’, un ‘Fusilito’ survivants du creuset lusitanien cannibalisant lui aussi les sangs disparates et prestigieux depuis près de deux siècles, un lot très sérieux de présentation, quoique hétérogène de lignes, des toiros allant volontiers au cheval sans livrer de combats dantesques, puis s’éteignant plus vite qu’un jour d’automne une fois dans la muleta. Lopez-Chaves démontra qu’il était un chef de lidia sérieux pour ce genre de cartel, Chacón qu’il ne restera décidément rien de sa saison 2019 et Pepe Moral qu’à défaut de s’engager et de toréer vraiment ce qui fut de loin le meilleur lot du jour, l’on pouvait toutefois sortir en triomphe.

Que reste-t-il de ce dimanche après-midi ? Le début de faena par doblones du torero de Los Palacios au sixième toiro qui fut honoré d’un tour de piste généreux ? Le ciel incandescent sur la route du retour ?

La mémoire de chacun « sélectionnera, éliminera, abîmera, exagérera, minimisera, glorifiera et diffamera son hétérogène mais généralement cohérente version des événements. »

What thou lovest well remains,
the rest is dross
What thou lov’st well shall not be reft from thee
What thou lov’st well is thy true heritage
Ezra Pound – Canto LXXXI

(« Ce que tu aimes bien demeure,
Le reste n’est que cendres
Ce que tu aimes bien ne te sera pas arraché
Ce que tu aimes bien est ton véritable héritage »)

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