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Obri(gado) bravo XXIII


Épisode XXIII : Herdeiros de António Manuel Lampreia (Pinto Barreiros ligne Cabral Ascensão et Domecq ligne Marques de Domecq) – Herdade do Monte de Nossa Senhora, Aljustrel.


En l’occurrence, le nom de la finca, Monte de Nossa Senhora, a dû aider de même que la profonde foi de la famille Lampreia. Joaquim, homme de la terre, parangon d’une ruralité raisonnée, ne cache pas son attachement au ciel, au Christ, à sa mère et à leurs succursales inquantifiables en Europe du sud, ni sa fierté d’être invité chaque année par un ami andalou pour participer à la procession du Rocío. Un moment unique selon lui qui regrette cependant les excès, en particulier éthyliques, de ce cortège de poussière et de lumière. Mais « c’est un truc de fou » conclut-il avec le plus grand sérieux, le regard planté droit dans le nôtre, empreint d’une certaine solennité un rien décalée chez lui de prime abord ; une solennité qui ne le quitte pas, qui l’accompagne comme la ponctuation tient la main des mots pour leur donner le rythme et puis le style. S’il ne s’interdit pas le trait d’humour ni le rire spontané, Joaquim Lampreia ne se départit pas de cet atour sérieux, ni pompeux ni prétentieux, mais tout simplement hérité de l’expérience de la terre. Quand il ne sait pas, il ne sait pas. Quand il sait, il explique sans détour et conclut par ce regard appuyé qui est autant le point d’exclamation d’une démonstration aboutie que celui d’interrogation qui s’enquiert de savoir si le néophyte a compris ce qu’il voulait dire. À y repenser en écrivant ces lignes, Joaquim est à l’image de la terre qui l’a vu naître. Le corps est sec et noueux, allégorie symptomatique d’une intranquillité naturelle contre laquelle luttent la gravité de ses points d’exclamation et la consommation outrancière de cibiches blondes. « C’est une voiture de fumeur ici ! ». Aljustrel ne paie pas de mine et pourtant. D’abord blanche et bleue, comme tant d’autres. Ensuite isolée aux confins de l’Alentejo du sud, abandonnée à elle-même, à sa sécheresse intrinsèque et à la lutte millénaire qu’elle livre pour exploiter les mines proches de l’antique Vipasca romaine. Le site serait exploité depuis l’âge de bronze mais c’est à la fin du Ier siècle avant J.C que la République romaine met la main dessus et fonde Vipasca pour extraire cuivre et argent. La domination romaine s’éteint au IVème siècle mais les mines lui survivent au long de l’histoire, ici dirigées par l’Ordre de Santiago de Espada au XIIIème siècle, là faisant leur entrée dans le monde moderne au XIXème siècle quand elles passent sous la coupe capitaliste d’une société luso-belge, la Société Anonyme Belge des Mines d’Aljustrel, jusqu’en 1973. La Révolution des oeillets en fait un bien national avant que de les livrer, au début des années 2000, à la privatisation et aux aléas économiques et sociaux inhérents à cette réalité mondialisée. Hors les mines ne demeurent que la terre et le peu qu’elle a à offrir. L’eau manque alors il convient de se montrer raisonnable. Joaquim est incollable et intransigeant sur le sujet : « il faut trouver l’équilibre et produire ce qui peut être produit ». Il n’ajoute pas qu’il ne faut pas forcer la nature mais l’idée est là. Les 500 hectares de la finca Monte de Nossa Senhora produisent ce qu’ils doivent produire et point. Quand il sait, il sait. Lui se présente comme un alchimiste dont la mission est de trouver chaque année l’équilibre. « On gagne peu. On gagne ce que la terre peut nous donner. On gagne pour vivre d’elle sans en abuser ». C’est l’esprit d’un quotidien qu’il résume, comme Aljustrel pourrait le faire concernant l’exploitation de ses mines, par un affirmatif « es complicado ». Étonnement, la ganadería brava — il élève aussi des vaches à viande Mertolenga — donne le sentiment de poser moins de problèmes. Il la régit de la façon la plus simple qui soit : « elle ne doit pas coûter au reste ». Trente-cinq vaches de ventre sont les reliques d’une histoire familiale à laquelle lui et sa soeur tiennent plus que tout. Un lot de toros par an et ya basta. Ça suffit pour que le nom de leur père et le souvenir de leur grand-père existent encore dans l’histoire taurine portugaise et pour que les héritiers rendent chaque matin hommage à la persévérance de l’un et de l’autre.

Car après l’épisode destructeur — pour la ganadería — de la réforme agraire, quand d’autres auraient baissé les bras, António Figuereido Lampreia, le père de Joaquim, fit face et c’est lui qui, l’afición chevillée au corps et une fois récupérées les terres nécessaires à la conduite d’un élevage, entreprit de le reconstruire dans les années 1980 sur une base proche de l’ancien sang puisqu’il se tourna vers des vaches de Cabral Ascensão, du Pinto très marqué par la patte Oliveira Irmãos. Pour l’actuel ganadero, pour son ami Joaquim Brito Paes dont on découvrira plus avant l’étonnante sororité avec Lampreia, l’Oliveira Irmãos est ce qui s’est fait de meilleur au Portugal et, malheureusement, toujours selon eux, il s’éteint petit à petit, remplacé un peu partout par du Domecq (eux n’en sont pas exempts) ou du Murube qui plaît tant en touradas. La refondation commença en 1982 (certaines sources évoquent la date de 1986) et les vaches Cabral Ascensão eurent pour mâle compagnie un semental de Silva (‘Cochilero’ d’origine Pinto Barreiros) puis plus tard des reproducteurs venus de chez Rio Frio (la famille Lupi) et Brito Paes, du Pinto Barreiros donc. Avant que de décéder en 2012, António Lampreia tenta l’apport Domecq grâce un semental d’origine Nuñez del Cuvillo. Cet essai qu’ils considèrent comme un rafraîchissement et non comme un croisement, arguant qu’à l’origine, tant l’Oliveira que le Domecq proviennent du Conde de la Corte résumé au Portugal sous l’appellation simplifiée de Parladé, fut confirmé par ses héritiers qui ont aujourd’hui pour reproducteur un toro de João Moura d’origine Maribel Ybarra ; origine que l’on pourrait traduire par Marques de Domecq.

Au plus profond des innombrables ramifications nées de la famille Domecq au XX° siècle, celle du marques de Domecq pourrait être considérée comme un cours d’eau devenu secondaire, comme en voie d’assèchement. Rappelons que c’est en 1951 que Pedro Domecq y Rivero, deuxième marquis de Domecq d’Usquain — la famille Domecq tient ses origines d’un minuscule village béarnais nommé aujourd’hui Tabaille-Usquain qui se situe sur la route entre Sauveterre-de-Béarn et Mauléon-Licharre — refonda son élevage créé en 1949 : il élimina sa base initiale Villamarta / Gamero Cívico et la remplaça par l’élevage de Salvador Nogueras qui n’était autre que celui fondé en 1931 par Ramón et Jaime Mora Figueroa avec du García Pedrajas et une pointe de Conde de la Corte via le semental ‘Chavetero’. Il ajouta à cette base pas moins de trois cents vaches du cousin Juan Pedro Domecq y Diez et la marque Marques de Domecq entama alors une série de francs succès malheureusement annihilés par des problèmes de faiblesse concomitant de divisions familiales dans les années 1980 et 1990 qui ont réduit cette sous-dérivation Domecq à une certaine confidentialité aujourd’hui. Mais passons. Dans la famille proche de ce Pedro Domecq y Rivero, c’est une belle-soeur, femme du frère Luis Domecq y Rivero, qui est à l’origine d’une partie de la pérennité actuelle de ce sang. Elle se nommait María Isabel Ybarra e Ybarra mais pour faire simple elle fut surnommée et donc connue dans le monde taurin comme Maribel Ybarra. À titre purement anecdotique, sa fille, Maribel elle aussi, est l’épouse d’Alvaro Domecq y Romero, son cousin. Le bétail de Maribel Ybarra était du… Marques de Domecq, à l’étonnement général. Au gré de ventes et de successions, il fut dispersé dans plusieurs ganaderías dont celle de l’homme d’affaires Juan Pablo Martín Berrocal. C’est à ce dernier que le célèbre cavaleiro des années 1980 João António Romão de Moura acheta ses premières bêtes. Féru de l’origine Marques de Domecq et particulièrement des colorados typiques de ce sang, il se porta acquéreur de quarante vaches et des reproducteurs ‘Ibérico’ et ‘Salcillero’ parmi lesquels certains portaient encore le fer de Maribel Ybarra.

Chez Lampreia, les Pinto Barreiros de ligne Cabral / Oliveira sont tous « mesclados » avec le Moura / Marques de Domecq. Le résultat se voit à l’oeil nu, ne serait-ce qu’en ce qui concerne les pelages : les colorados et castaños sont nombreux parmi la camada de l’année dont l’apparence très desigual est la caractéristique principale. Bien malin celui capable d’en extraire un lot homogène même si la question n’inquiète pas l’éleveur d’Aljustrel. Chaque année, il vend sa corrida pour une tourada donnée dans le voisinage (Messejana en 2019), « pas cher parce qu’on ne paye pas bien les toros au Portugal » mais c’est suffisant pour que l’équilibre des comptes tenus par sa soeur Maria soit trouvé.

à suivre…

  1. Anne-Marie Répondre
    Toujours avec un peu de retard, mais je suis encore là. Eh oui. Je suis fidèle. Merci Laurent. Et vivement la suite. Mais un livre ce serait bien, non ? Il faut laisser une trace de tout ton travail. C'est précieux. La bise.

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