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Toros muertos

La lame vient de sectionner la moelle épinière du toro. A ce millième de seconde, précisément là, la vie s’arrête. Instants décisifs, fragments d’absolu avant l’inconnu. L’immense carcasse se contracte violemment, s’effondre, lourde, sur le sable, c’est le soldat républicain de Capa qui bascule dans la poussière et le néant. Mort.
Que la bête meure. Car à la fin elle meurt. La vie s’en échappe en silence – ça ne fait pas de bruit un toro qui meurt – mais le silence n’enlève rien à la réalité comme la dissimulation n’ôte rien à la magouille. La vie s’évide dans des flaques de sang noir où les reflets demeurent muets. Enfuie, la vie abandonne cette masse disloquée qu’on débite au plus vite. Un coutelas dans la gorge flasque guide le flux jaillissant de la mort sur le bitume qu’on nettoiera à grandes eaux l’instant d’après.
La mort du toro est une vérité difficile à observer de près et de sang-froid. Tant de fougue pour tant de vide… la mort quoi.

Ces dernières temporadas ont été le théâtre d’étranges petites hontes de la part de certains aficionados qui se répandent de plus en plus sur les mal nommés réseaux sociaux et de la part de certaines organisations. Le constat est là et le phénomène s’accroît, drainant à sa suite un delta de mauvaise foi et de lamentables lâchetés. Sous couvert de ne pas froisser les susceptibilités, derrière la fallacieuse excuse de ne pas donner de grain à moudre aux antis, l’habitude a été prise de cacher sous des bâches les toros morts… cadavres que l’on ne saurait voir, êtres sensibles et fragiles que nous sommes.

Il y a cinquante ans, Lucien Clergue publiait un livre devenu culte, un trésor pour les collectionneurs et amateurs d’art : Toros muertos. Clergue n’avait pas trente ans et Toros muertos, livre purement et totalement photographique, regardait la mort en face, loin du floklore tauromachique et de ses poncifs habituels desquels surnage une esthétique souvent facile et putassière. Des toros morts, arrastrés, suspendus aux crocs du boucher, des toros sans tête, des carcasses évidées. Et pour dire cette mort, les postfaces de Jean-Marie Magnan et de Jean Cocteau.
En 1963, il n’y avait pas de bâche pour emmerder Clergue. On n’avait pas honte, on ne se cachait de rien. Cacher quoi d’ailleurs ? Aujourd’hui, un tel travail photographique relèverait de l’impossible. Les bâches burka ont envahi les périmètres de trop de nos arènes. On cache comme on censure. Point d’érotisme. On censure pour complaire à la propagande ambiante, on propagande pour s’inventer des justifications à l’endroit même où la seule qui vaudrait serait l’acceptation de soi.
Clergue… Goya avant lui. Goya, pour ne citer que le plus grand. Goya qu’on célèbre bien mal de nos jours au travers de spectacles « goyesques » édulcorés et mièvres dont on se demande bien dans quelle mesure ils rendent un hommage au génie de l’Aragonais si ce n’est dans la seule et pauvre référence vestimentaire au siècle des Lumières. Goya et ses chevaux éventrés, les cornes qui transpercent et la mort qui s’affiche.
Clergue, Goya… d’autres pêle-mêle. Revenons à la photographie et rappelons l’existence des époustouflants España oculta de Cristina García Rodero et Lances de aldea de Cristobal Hara. Sur leurs photos, autour des toros morts jouent les enfants, du sang sur les chaussettes. C’était l’Espagne (et la France) du temps où l’on assistait à la mort des animaux que l’on mangeait. On les voyait mourir, on comprenait pourquoi. On tuait le lapin, on entendait hurler le cochon, on regardait jusqu’au dernier les spasmes du canard qui se vidait de son sang. Elle était là la mort. Evidente. Nécessaire. Le mal nécessaire ? Depuis, la société a évolué et personne ne peut le nier. Les sensibilités se sont déruralisées – le terme ne doit pas exister – et mal urbanisées car pour autant qu’elle soit réelle, cette évolution ne devrait pas nous faire plonger, nous, êtres paraît-il pensants, dans une sensiblerie béate et totalitaire.
Plus près de nous les carcasses de chair et de sang de Francis Bacon qui firent écrire à Deleuze qu’il s’agissait de regarder la mort du point de vue de la vie. Et une partie de l’oeuvre de Barceló qui n’a pas réalisé que l’affiche radicale de Séville ou celle du solo de José Tomás à Barcelone mais aussi celle de Céret 2013, céramique évoquant la viande, la carcasse. En d’autres lieux sans doute lui aurait-on demandé de poser un voile pudique et vain sur cette sculpture.

« L’esprit du sud » mis en exergue ces dernières années à grand renfort de chants fédérateurs, la main sur coeur et la larme à l’oeil a bon dos quand dans le même temps ceux-là qui défilent dans les rues de nos préfectures aux côtés des chasseurs, pêcheurs et agriculteurs se plient sans rechigner au gavage médiatique ambiant des esprits et de l’opinion, dissimulant derrière un rideau noir nos toros morts et par là même l’essence et toute la sublime et dramatique particularité de notre passion.

François Bruschet & Laurent Larrieu

  1. mathieu sodore Répondre
    Un article passionnant, puissant, la majorité du texte ne peut qu'emporter mon adhésion mais j'ai cependant quelques remarques à formuler: 1) Lucien Clergue,: d'accord ses "Toros muertos" c'était fort, c'était couillu mais comme vous le soulignez c'était relativement facile à l'époque, il n'y avait pas de bâches et lorsqu'elles sont apparues il convient de se souvenir que les clichés de monsieur Clergue se sont transformés (et il ne faut pas le passer sous silence au motif qu'il est décédé) en des photographies de l'ordre du bidoulliage esthétisant qui ne satisfont ni l'amateur tauromache ni l'amateur de photographies. 2) Vous écrivez: "ces spectacles « goyesques » édulcorés et mièvres dont on se demande bien dans quelle mesure ils rendent un hommage au génie de l’Aragonais si ce n’est dans la seule et pauvre référence vestimentaire au siècle des Lumières". Ce n'est pas à mon sens rendre justice à des artistes tels tels que Chambas ou Di Rosa, pour n'en citer que deux, qui sont parvenus de manière brillante non seulement à rendre hommage à Francisco "El de los toros" mais de surcroit à livrer une interprétation personnelle et dense de leur perception du fait tauromachique. Ils permettent que le spectacle en piste soit moins mièvre, moins édulcoré, ce n'est pas rien! 3) Francis Bacon, Miquel Barceló... ils font partie de mon panthéon artistique, bien au delà de la tauromachie! mais vous allez un peu vite en besogne: en matière de chair, de carcasse de viscères et de sang évoquez le boeuf de Rembrandt ou la la Raie de Chardin, ce sont eux les papas de l'irlandais charnel et du catalan matiériste! Pardonnez ces points de détail qui ne mettent nullement en cause le fond de votre article, c'est simplement parce que je suis aficionado, peintre et un peu énervé que je réagis de la sorte! !Enhorabuena! Amicalement, Mathieu sodore
  2. Anne-Marie Répondre
    Une petite variante ? Le soldat républicain remplace l’improbable judoka basculant dans la poussière et le néant ! J’ai l’œil n’est-ce pas ? Toujours est-il que je n’ai jamais pu voir l’écorcherie, et c’est bien dommage. Cette année, dans l’une des petites arènes où je suis allée, il n’y avait pas de rideau, mais une grande porte en fer empêchait toute tentative d’accès. Mince ! J’étais coincée ! Impossible de commettre mon délit ! Je n’ai récupéré qu’un malheureux harpon en souvenir, la bestiole était barrée depuis longtemps chez Alazard et Roux ! Il faut tout voir. Cela fait partie de la corrida. Et comme on aime nos Toros, on se doit de les accompagner jusqu’au bout. Mais il est vrai que par les temps qui courent, il ne faut pas bouger une oreille. Alors, aller voir des boyaux sanguinolents, c’est impensable !
  3. Dervieux Répondre
    Je ne saurais mieux dire. Même si je n'ai jamais aimé entendre gueuler le cochon. Déruraliser : quand les mots manquent, il faut les créer. Nos technocrates ont bien inventé le terme d'hyper-ruralité, qui est lui, bien laid (voir Par les chemins noirs de Sylvain Tesson).

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