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Obri(gado) bravo XIX


Épisode XIX : Luis Rocha (Pinto Barreiros ligne Cabral Ascensão et Parladé) – Herdade da Machôa, Monsaraz.


Carlos tenait à nous montrer un cercado de becerros dans lequel, nous dit-il avec un sourire, nous attendait une surprise. La visite touchait à sa fin. Au sommet d’une butte sans arbre, la « mer » d’Alqueva pour point de fuite infini, un impétueux berrendo en negro aparejado leva sa tête en devenir et défia l’outrecuidance de notre présence. « Celui-là, c’est pas un des nôtres. C’est le descendant d’un Fernando Palha ! Il avait sauté la clôture quand nous hébergeâmes l’élevage dans les années 2000. Il reste une vache de cette ascendance. On l’a gardée parce qu’elle était excellente. Lui, c’est son fils. »

À la fin des années 1990 et au début des années 2000, l’élevage fondé par Fernando Pereira Palha, alors nommé Herdeiros de Maria do Carmo Palha (sa grand-mère) ou Quinta da Foz subit, comme tant d’autres, les affres du partage familial lorsque décéda la dueña qui régnait sur l’empire Palha : Julia Pereira Palha Van Zeller (tante de Fernando Pereira Palha). Fernando Palha devait rendre la Quinta da Foz à une agriculture plus traditionnelle et, le temps de se retourner, Luis Rocha lui proposa de déposer le baluchon mal ficelé de ses sublimes estampes sur les grands espaces ouverts au vent qu’il tenait de sa mère à Machôa, au pied du Castelho de Monsaraz. Ce fut le geste d’un vieil ami qui offrait l’asile à un sang devenu apatride et très éloigné de celui qu’il élevait là depuis le milieu des années 1970. Car l’actuel toro de Rocha n’a rien en lui de Veragua, pas une goutte : c’est du Cabral Ascensão version primitive, c’est-à-dire du Pinto Barreiros fortement dominé par des apports Oliveira Irmãos et Durão avant que l’élevage ne subisse la dure loi imposée par l’épisode de la Réforme agraire, elle-même conséquence de la Révolution des œillets de 1974. Fondé en 1947 par António Cabral de Ascensão, la ganadería portant le fer ACA peut être considérée aujourd’hui comme la troisième confession de la religion Pinto Barreiros à laquelle les Portugais vouent un culte authentique depuis les années 1920. Tout commence donc en 1947 par l’achat de vaches à un maquignon de Vila Franca de Xira parmi lesquelles figurent huit femelles de Palha (Pinto Barreiros). Rapidement, et en complément, on achète d’autres vaches et deux sementales (‘Burriquero’ et ‘Armillita’) à Pinto Barreiros puis, au cours des années 1950 et 1960, la ligne est renforcée par l’introduction de ‘Glorioso’ des Oliveira Irmãos et de ‘Guapinho’ d’António Silva (pur Pinto Barreiros à l’époque). Toujours dans les années 1960 mais plus certainement au tout début de la décennie suivante, la famille mélange son Pinto avec une pointe de vaches d’origine Durão, du Pinto là aussi mais croisé de Soler et on lie la nouvelle sauce avec des reproducteurs de Silva et d’autres d’origine Belmonte donc Gamero Cívico. Résumons : on redonne un coup de peps au vieux Pinto, tant au niveau des caisses que de la vivacité de la caste. Alors, l’Histoire, la grande Histoire, s’en mêle. 1974, Révolution des œillets. 1975, on réforme l’agriculture, on prend aux riches, on partage entre « petits », le peuple triomphe, el pueblo unido jamas… on connaît la suite : les propriétaires latifundiaires tentent de sauver les meubles, les tapis, la tante qui pique, les vaches et les toros. L’épisode est connu (voir : Aucun bouquet ne vaut pour moi )* : expropriés, les Cabral Ascensão confient leur troupeau à Rosa Rodrigues qui en profite pour boursicoter sur le dos du cheptel. Il le vend à qui veut et tout le monde en veut. Parmi eux, et outre Simão Malta (voir : On ne naît pas ganadero et Emaús) qui acheta la plus grande part du troupeau, se trouvait probablement un certain Batista Corujo que le temps a congédié de la mémoire collective. C’est à lui que Luis Rocha achète ses vaches en 1975 et toutes portent le fer de Cabral Ascensão. En 1978, il agrandit le troupeau avec des Ribeiro Telles et des Fernando Salgueiro, encore du Pinto Barreiros comme par hasard. Il n’étonnera donc personne que les toros de Rocha présentent des caractéristiques physiques similaires à celles rencontrées dans les élevages d’origine Oliveira : des caisses sans excès, des corps musculeux et très bien dessinés, une peau fine et en guise de camouflage, du noir ultra majoritaire.

Carlos ne sait pas ce que deviendra la ganadería quand la mort emportera celui qui le considère, lui, comme un fils adoptif et puis il y a des neveux, des cousins, des emmerdes donc pour maintenir en vie le rêve du vieux comte évadé de Tolstoï. Pour l’heure, il couve son monde d’un regard émerveillé : fussent les chevaux qui galopent sur la colline ivres d’espace et de vent, fusse la manade de cabestros qui sait rentrer d’instinct dans un ballet orchestré par eux-mêmes au millimètre, fusse le visage jauni, sans doute déjà parti, de Luis Rocha, son patron, son ami, son Ilia Rostov, fusse tout cela, fusse le novillo d’origine Palha, fusse le bleu parfait du ciel de cette journée de printemps, fussent les rires de ses invités français ou ceux de ses proches, Carlos, maioral de la ganadería de Luis Rocha, nous a paru porter haut l’incarnation de ce que l’on peut imaginer correspondre à un homme heureux.


* LARRIEU, Laurent, Fernando Pereira Palha, éditions Atelier Baie, Nîmes, 2016.

à suivre…

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